Les chansons en temps de guerre

La grande guerre 1914-1918

Entre 1900 et 1914, de nombreux politiciens poussent les français, sur une voie revancharde, en préparant une guerre contre l’Allemagne pour reprendre les régions d’Alsace et de la grande partie de la Lorraine occupée depuis 1870 par les ennemis d’outre Rhin.

Des chansons vont accompagner ce mouvement. L’une des plus connue est surement « l’ami Bidasse ».

Cette chanson est interprétée par le comique troupier Bach, en 1913, sur un texte de Louis Bousquet, et une musique d’Henri Malfait :

« Avec l’ami Bidasse,
On n’se quitte jamais,
Attendu qu’on est,
Tous deux natifs d’
Arras,
Chef-lieu du Pas de calais ».

Louis Bousquet était natif du Gard occitanophone, il est donc probable que l’étymologie du nom propre Bidasse soit le substantif occitan vidassa (prononcé bidasse) qui signifie vie pénible et désagréable,

Si « l’ami Bidasse » traite le sujet de façon humoristique sympathique et gaulois, ce n’est pas le cas du chansonnier Fragson en 1913 ou son chant » En avant les petits gars » appellent les jeunes conscrits à leur devoir patriotique dans l’attente de la revanche.

En avant les p’tits gars (1913, Fragson)

Tu viens d’avoir vingt ans
Et c’est l’âge où la France t’appelle
Embrasse tes parents
Car il faut les quitter pour elle

Allons enfants de la Patrie
Faisons résonner le pavé
L’jour d’espérance est arrivé !

Même si la grande majorité des français sont militaristes, il existe un mouvement pacifiste qui essaie d’éviter la guerre en essayant de faire fonctionner le mouvement ouvrier européen regroupant entre autres des allemands et des français pour que la paix l’emporte.

Jean Jaurès sera en France le leader du mouvement pacifiste, cela lui coûtera la vie, lors d’un assassinat, le 31 juillet 1914, qui précéda de peu le déclenchement de la grande guerre.
Ce mouvement pacifiste, est soutenu par des voix dissidentes qui se font entendre dans la tradition de la chanson sociale telles que La Carmagnole (1792), Le Temps des cerises (1866) ou L’Internationale (1871).

Le chanteur le plus important de cette période est Gaston Montébus qui chante le refus des soldats qui ont refusé de réprimer les révoltes des vignerons du Languedoc en 1907 et cela donne « Gloire au 17° ».

Gloire au 17è (Montébus, 1907)

Légitim’ était votre colère,
Le refus était un grand devoir.
On ne doit pas tuer ses père et mère,
Pour les grands qui sont au pouvoir.
Soldats, votre conscience est nette :
On n’se tue pas entre Français ;
Refusant d’rougir vos baïonnettes
Petit soldats, oui, vous avez bien fait !

Août 1914 : La guerre éclate 

La guerre est déclarée le 3 aout 1914, lors d’une journée chaude.

Si les citadins vont très vite se rendre aux gares pour rejoindre leur lieu de convocation, les paysans vont continuer un certain temps leurs travaux dans leurs champs.

Mais tous les français sont d’accord, la guerre va être très courte, et « on va vite renvoyer ces allemands derrière le Rhin ».

C’est l’insouciance du début des hostilités, marquées par une chanson « Sous les ponts de Paris », chantée, par Georgel sur une musique de Vincent Scotto et paroles de Jean Rodor (des compositeurs de l’époque).

SOUS LES PONTS DE PARIS.

Pour aller à Suresnes,
Ou bien à Charenton,
Tout le long de la Seine,
On passe sous les ponts.
Pendant le jour, suivant son cours,
Tout Paris en bateau défile,
L’cœur plein d’entrain, ça va, ça vient,
Mais l’soir, lorsque tout dort tranquille

https://www.youtube.com/watch?v=oPzYtRQ6Lek ‘(version originale de 1913)

Mais les allemands bousculent les soldats français pendant les mois d’août et début de septembre 1914, et arrivent à quelques kilomètres de Paris. Le spectre dramatique de la déroute, de la catastrophique défaite de 1870, devient présente dans tous les esprits.

Pourtant les français réagissent violemment, en amenant les soldats par les taxis parisiens, sur la Marne, entre Paris et Verdun, bloquant l’avance allemande : c’est la bataille de la Marne du 4 au 10 septembre1914.
Cette bataille va provoquer une stabilité du front, de la Somme à Verdun, en passant par la Marne et le sud de l’Aisne, c’est l’enlisement du conflit qui va durer 4 longues années.
Le nombre inimaginable de morts lors de ces premiers combats arrive à l’arrière, où les familles reçoivent des nouvelles douloureuses des décès de leurs proches (enfant ou mari).
L’insouciance du début du conflit n’est plus qu’un souvenir et même la chanson « Sous les ponts de Paris » change de titre et deviens « Dans les tranchées de Lagny ».
Si l’air de la célèbre chanson est le même, les paroles de ces soldats « poilus », anonymes, des tranchées ne sont plus pareilles, on passe de l’insouciance à la tragédie.


« En face d’une rivière Du coté de Lagny
Près des amas de pierres, qui restent de Lagny
Dans la tranchée des peupliers, vite on se défile en cachetteBraquant le fusil sur l’ennemi, prêt à presser sur la gâchetteAux abords de Lagny, lorsque descend la nuitDans les boyaux on se ‘défile en cachette, car la mitraille nous fait baisser la têteSi parfois un obus fait tomber un poilu, près du cimetière on dérobe ses débris, Aux abords de Lagny «

En 1915 Les positions des belligérants se sont stabilisées c’est la guerre des tranchées et son cortège de souffrance et de mort. Il faut remonter le moral des troupes, le théâtre aux armées s’organise, Bach, dans son style comique troupier, se rend au front pour faire oublier le quotidien de la guerre.

Un soir de 1915, dans les Vosges, Bach, entame une chanson écrite par Vincent Scotto en 1913 « La Madelon » qui fait un véritable tabac.

Cette chanson, qui relate l’importance des infirmières et des cantinières si importantes pour les soldats fatigués ou blessés :

Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n’est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

Cette chanson va devenir très célèbre et deviendra même un véritable hymne militaire pour les soldats Elle relate en fait tous les problèmes que les poilus vont avoir, en particulier la souffrance de l’éloignement, des personnes aimées, parents, fiancée, épouse.

Nous avons tous au pays une payse
Qui nous attend et que l’on épousera
Mais elle est loin, bien trop loin pour qu’on lui dise
Ce qu’on fera quand la classe rentrera
En comptant les jours on soupire
Et quand le temps nous semble long
Tout ce qu’on ne peut pas lui dire
On va le dire à Madelon


Mais en parallèle de la « Madelon » chanson symbole de la guerre des tranchées, on entend des airs de propagande pour galvaniser par des textes patriotiques l’ardeur des soldats et l’appui de l’arrière.
Rien que les titres sont édifiants « En avant à la baïonnette » en1914 de Paul Déroulède ; « En avant les petits gars » de Lucien Boyer (1917).
Le plus étonnant de tous les compositeurs des chansons de cette guerre sera le barde breton Théodore Botrel.
Ce chantre de la Bretagne chouanne et de la France traditionnelle, rendu célèbre par « La paimpolaise ». Enrôlé par le Ministère de Guerre afin de rencontrer officier et soldats du front, il écrira de nombreuses chansons, réunies notamment dans ses « Chants du bivouac » (1915) On y trouve par exemple : « C’est ta gloire qu’il nous faut » :

Quand, par-delà la frontière, On insulta le drapeau
Dans un élan de colère Nous chantâmes aussitôt :

C’est la guerre qu’il nous faut !

Pendant cette année 1916, va se dérouler la bataille la plus sanglante : Verdun.

Les allemands vont essayer de traverser le front français et pendant plusieurs mois les français résistent, 400 000 morts pour quelques kilomètres de terrain.

Une chanson patriotique va exhorter les soldats en les poussant :

Verdun, on ne passe pas (Bérard, 1916)

Les ennemis s’avancent avec rage,
Énorme flot d’un vivant océan,
Semant la mort partout sur son passage,
Ivres de bruit, de carnage et de sang ;
Ils vont passer… quand relevant la tête,
Un officier dans un suprême effort,
Quoique mourant, crie : À la baïonnette
Hardi les gars, debout, debout les morts

Pendant les 2 premières années de la guerre l’unisson est total, les anti militaristes socialistes vont faire cause commune pour soutenir l’effort de guerre.
Pourtant les soldats fatiguent, surtout quand les généraux les font attaquer pour rien en créant de véritables saignées dans les troupes.
En 1917 on va assister à des mutineries provoquant la colère des chefs qui vont les faire passer par des armes, fusillades de soldats français par leurs camarades de combats.
Une chanson sera le symbole de ces terribles évènements, et de la contestation au front : « la chanson de Craonne ».
Elle est créée de façon anonyme, et va se propager oralement.
Les autorités militaires vont sévir et passer par les armes ceux osent la chanter.

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !

1918 est marquée par l’arrivée des soldats américains sur le sol français pour épauler les alliés.
Même si la victoire dans cette guerre n’est pas directement liée à ce renfort de soldats assez inexpérimentés, leur présence va augmenter le moral des troupes françaises et anglaises et permettre de battre l’armée allemande fatiguée.

Une chanson écrite par Edmond Dufleuve intituler « vive l’once Sam » sera le témoin de cet évènement.

Enfin, le 11 novembre 1918, la guerre s’achève sur un bilan terrible : plus de 17 millions de tués, militaires et civils confondus. La France, quoi qu’exsangue, célèbre tout de même sa victoire avec fierté. La Madelon reprend du service : Lucien Boyer compose « la Madelon de la victoire » en écho au succès de Bach. L’air devient l’un des succès de 1919.


« Madelon, ah ! Verse à boire
Et surtout n’y mets pas d’eau
C’est pour fêter la victoire
Joffre, Foch et Clemenceau ! »

Claude Maillet