Chanson française de 1870 à 1914

Deuxième partie

1870 à 1914 « La Revanche » 

La commune étant achevée dans le sang, vient le temps de la revanche.

Pratiquement, tous les français, à partir de 1871 veulent retrouver l’intégralité de leur territoire.

Les chants sont très marqués par un patriotisme démesuré avec des textes paraissant maintenant très désuets mais à l’époque les mots amenaient une grandiloquence et des emphases appuyant le thème de la revanche et de la reconquête.

Le chant « La Strasbourgeoise » ou « La Mendiante » écrite par Gaston Villemer et mis en musique par Henri Natif, en 1885 en est un exemple, jouant sur la fibre sentimentale et patriotique.

La Strasbourgeoise

La neige tombe aux portes de la ville,

Là est assise une enfant de Strasbourg

Elle reste là malgré le froid, la bise,

La neige tombe aux portes de la ville,

Elle reste là malgré le froid du jour.

Un homme passe, à la fillette donne.

Elle reconnaît l’uniforme allemand.

Elle refuse l’aumône qu’on lui donne,

À l’ennemi elle dit bien fièrement :

Gardez votre or, je garde ma puissance,

Soldat prussien passez votre chemin.

Moi je ne suis qu’une enfant de la France,

À l’ennemi je ne tends pas la main.

La souffrance de la perte de l’Alsace et la Lorraine est nette dans « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » encore une chanson de Gaston Villemer :

France, à bientôt ! car la sainte espérance
Emplit nos cœurs en te disant : Adieu !
En attendant l’heure de délivrance.
Pour l’avenir… nous allons prier Dieu.
Nos monuments où flotte leur bannière
Semblent porter le deuil de ton drapeau.
France, entends-tu la dernière prière
De tes enfants couchés dans leur tombeau ?

Refrain :
Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine,
Et malgré vous nous resterons Français ;
Vous avez pu germaniser la plaine,
Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais.

Des centaines de chants du même style vont fleurir dans les cafés-concerts appelés à Paris « cave conc », salle dans les bars, appelés à l’époque estaminet, où le public paie ses consommations et écoute des chants, des romances, mais également ces textes guerriers et revanchards que l’on analyse dans cet article.

Les plus célèbres chants interprétés par des chansonniers, qui sont en uniforme et au garde à vous au milieu de la scène :

« La Fiancée alsacienne », (1874) chant patriotique larmoyant

« Le Violon brisé » (1876) de René de St Priest et Victor Herpin chant nationaliste et revanchard

« La Marche lorraine » (1892) en l’honneur de la visite du Président de la république Sadi Carnot à Nancy la capitale de la Lorraine française, marquant le fait qu’il existe encore de la terre du pays « gaulois » en ces lieux, dans l’est de la France.

Louis Ganne l’auteur ce chant patriotique utilise la mélodie d’une vieille chanson du moyen âge ; « En passant par la Lorraine avec mes sabots ».

Pendant cette période, un chant va servir d’hymne pour les militaristes revanchards, « Le Clairon » de Paul Déroulède, qui sera interprété pour la première fois, en 1875 par une chanteuse célèbre de l’époque Madame Almati, dans le théâtre de l’Eldorado.

Paul Déroulède est un héros malheureux de la guerre de 1870, ardent et valeureux militaire, il participa ensuite à la répression de la semaine sanglante lors de la commune de 1871. Ecrivain raté, il retrouve son esprit militariste, en publiant un recueil de chanson en 1875 avec les titres comme : « En avant », « Le Vieux sergent » et surtout « Le Clairon »

Ce chant va lui apporter une telle notoriété qu’il sera élu député sur la liste du Général Boulanger.

Il tentera de soulever l’armée en 1899, sera exilé 10 ans, et il meurt juste avant la déclaration de guerre de 1914.

La chanson de Paul Déroulède est encore très populaire en 1914, où les soldats partant à la guerre pensaient vivre une guerre éclair et revenir très vite dans leur maison.

Un extrait du chant « Le Clairon » est très significatif du style de ces chansons guerrières et revanchardes :

Le Clairon

L’air est pur, la route est large

Le clairon sonne la charge

Les zouaves vont chantant

Et là-haut sur la colline

Dans la forêt qui domine

Le prussien les attend

Le clairon est un vieux brave….

…Porte plus d’une entaille

Depuis le pied jusqu’au front…

.

A la première décharge

Le clairon est frappé sans recours

Mais par un effort suprême

Menant le combat quand même

Le clairon sonne toujours

Pendant cette période, entre les 2 guerres de 1870, et de 1914-1918, les français ne vont pas entendre que des chansons patriotiques.

Il apparait, à la fin du 19ème siècle des chants, inspirés par l’esprit révolutionnaire de 1789 et de la commune de Paris, soutenant un mouvement anarchiste très violent.

Les chansons les plus connues sont :

« Le Père Duchêne », c’est une chanson révolutionnaire de 1892 dénonçant les injustices comme le faisaient Marat et Hebert, lors de la révolution de 1789 dans leur journal paru lors de cette époque.

On y retrouve dans le texte l’évocation des revendications sociales des « sans culottes » de la révolution française, les travailleurs qui se dressent contre la société de classes, y désignent leurs ennemis, voués à la mort comme les propriétaires et les prêtres

On dit que le célèbre anarchiste Ravachol la chantait avant son exécution en 1892 au pied de la guillotine.

Justement, le deuxième chant anarchiste « La Ravachole » de 1894 fait référence à l’anarchiste François Ravachol qui avait réalisé des attentats à la bombe aux domiciles des magistrats responsables de la condamnation des membres de son mouvement.

« la Ravachole » est chantée sur l’air de la « Carmagnole » de 1789.

Deux autres chants que l’on peut citer, de cette époque « La Révolte », dont la teneur du texte ressemble beaucoup à « l’Internationale » et « Cayenne » en l’honneur des prisonniers politiques envoyés au bagne de Guyane de 1870 à la fin du 19° siècle.

On arrive alors au début du 20ème siècle où la chanson va elle aussi être envahie par une période relativement calme et insouciante dite de la « Belle époque ».

Pendant cette période les chanteurs traiteront le thème de la guerre de façon enjouée, voire comique. Ils sont en uniforme, mais leur gaité va trancher avec les airs martiaux des revanchards précédents, ce sont des comiques troupiers dont certains seront célèbres et dont les chants sont encore connus actuellement :

On peut citer Polin, avec son répertoire très copieux et ses titres connus » ah les petits pois », « La Caissière du grand café » « Ah mon colonel » également Bach avec sa « Boiteuse du régiment ».

Les vedettes de l’époque sont encore connues :

Yvette Guibert avec son « Fiacre » de 1888 qui « allait, trottinant, Cahin cahin ,hu dia !,ho pla !.

Aristide Bruant, le chantre de Montmartre avec ses prostitués et ses malfrats de la rue, avec par exemple « A Saint Lazare » où une femme, jetée dans la prison, écrit à son conjoint (1905).

Mayol, comique avec « Viens Poupoule » (1902) et « Ma cabane Bambou » (1905).

Paulus première grande vedette de café-concert avec « En revenant de la revue » (1886) qui est un hymne au Général Boulanger.

Georges Milton et sa célèbre « La Fille du bédouin »

Avec tous ces chanteurs et chanteuses on va quitter l’insouciance pour entrer dans une période agitée et dramatique, on arrive à la déflagration de la guerre 1914-1918.

Claude Maillet